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Qui a peur de Noir Canada ?
Allocution d'Alain Deneault lors de la soirée-bénéfice du 12 juin dernier au Kola Note.
Mes cherEs amiEs,
Nous avons ce soir l’occasion de formuler une question :
Qui a peur de Noir Canada ? Et pourquoi ?
Toute personne aujourd’hui qui lit
• les rapports des experts mandatés par le Conseil de sécurité de l’ONU,
• les observations de la Commission présidée par le député congolais Christophe Lutundula et crée par le Parlement congolais,
• les dépositions faites par Wayne Madsen ou Keith Harmon Snow au Congrès américain (l’assemblée législative des États-Unis),
• les articles et livres de journalistes réputés qui se spécialisent dans les affaires africaines, Colette Braeckman ou Dominic Johnson…,
entend dire, de sources sérieuses donc, que de nombreuses sociétés canadiennes présentes en Afrique pillent, polluent, arment, corrompent, détruisent.
De tous les documents sur lesquels nos analyses reposent, nul n’a fait l’objet de poursuite (contrairement à tout ce que l’on a pu dire)… Ni de la part de la Banro Corporation, ni de la part de la Barrick Gold, ni de celle de quelque autre des dizaines de sociétés que nous évoquons dans notre ouvrage.
Alors que tant de tracts, de livres, d’articles, de sites internet, de rapports font état de ces choses, pourquoi nous? Pourquoi nous poursuivre, nous, en particulier?
Qui a peur de Noir Canada? Et pourquoi?
Noir Canada présente un système dans lequel
• des sociétés privées d’ici et d’ailleurs peuvent se permettre (potentiellement) d’arriver à leurs fins en Afrique par tous les moyens imaginables, alors qu’elles seraient passibles de poursuites au criminel si elles agissaient de la sorte ici ;
• des sociétés privées reçoivent des autorités politiques canadiennes un appui politique, diplomatique et financier à l’extérieur de nos frontières quoi qu’elles y fassent ;
• les sociétés bénéficient d’une couverture juridique à l’intérieur de nos frontières.
En cela, le Canada s’apparente davantage à un paradis judiciaire offshore qu’à la grande démocratie qu’il prétend incarner.
Et nous sommes partie prenante de ce système.
• Nos fonds de retraite,
• nos banques et nos caisses,
• nos compagnies d’assurance,
• nos fonds de placement étatiques
gèrent notre épargne en l’investissant dans ces sociétés cotées en Bourse à Toronto.
Nous dépendons désormais tous de cette Bourse… et de ces activités-là.
Et nous sommes logiquement amenés, après toutes ces lectures, à nous poser cette question :
qu’est-ce qu’il en coûte pour qu’une action monte à la Bourse de Toronto?
Est-ce qu’il faut en Afrique
• piller les ressources naturelles,
• corrompre des dictateurs,
• entrer en collusion avec des chefs de bandes qui violent systématiquement les femmes du camp d’en face et enrôlent de force des enfants-soldats,
• mener des guerres,
• ériger des barrages qui débordent,
• pratiquer l’évasion fiscale?...
Qu’est-ce qu’il en coûte pour qu’une action monte à la Bourse de Toronto?
Ces questions, non seulement ne peut-on pas se les poser à la Bourse de Toronto, mais on cherche aujourd’hui à les rendre illégales.
Noir Canada ne parle pas de liberté d’expression mais s’en prévaut.
Nous avons droit à ces informations.
Nous avons dit de ce livre qu’il est un test pour la démocratie canadienne ; celle-ci semble l’échouer.
La liberté d’expression n’a de sens que si l’on peut aussi dire ce qui est de nature à modifier les régimes politiques et à transformer les rapports de force.
Oui, cette démocratie canadienne nous laisse démunis devant les perversions judiciaires, mais tout n’est pas perdu, loin s’en faut : vous êtes là, vous lisez ce livre et nous savons que de tout temps l’histoire s’est faite par des minorités qui se voulaient intenses.
Ce livre n’est donc pas l’affaire de Delphine Abadie, William Sacher et moi-même. Ce livre, c’est le nôtre. Nous sommes tous intimement concernés par le sort qu’on lui réservera.
À nous d’y voir…