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Pratiques honteuses


ParAnne-Marie - Posted on 21 octobre 2008

Relations no 728 - Claude Vaillancourt
01/10/2008

Alain Deneault (dir.)
Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique
Montréal, Écosociété, 2008, 348 p.

On a beaucoup parlé de Noir Canada écrit par Alain Deneault (en collaboration avec Delphine Abadie et William Sacher). Les poursuites contre ce livre de la part des grandes compagnies minières Barrick Gold et Banro ont soulevé l’indignation tant par leur démesure (11 millions $ au total, pour un éditeur dont le chiffre d’affaires est d’environ 250 000 $ par année!) que par la volonté de ces compagnies de bâillonner les auteurs et l’éditeur. L’atteinte à la liberté d’expression est flagrante et les poursuites contre ce livre sont devenues un enjeu social majeur. Le débat qui a suivi cet événement a cependant quelque peu occulté le contenu même de Noir Canada. Au-delà des batailles provoquées autour de cette parution, le livre en vaut-il la chandelle?

Il faut le dire de but en blanc : Alain Deneault et ses collaborateurs ont conçu un ouvrage d’une grande qualité, une impressionnante synthèse des travaux en provenance de sources gouvernementales ou effectués par des chercheurs, des journalistes, des ONG et des commissions d’enquête, sur les agissements des compagnies canadiennes en Afrique. Les propos avancés s’appuient sur de volumineuses accumulations de notes et de références, si abondantes qu’on pourrait peut-être leur reprocher de nuire à la fluidité du texte (mais dont on constate la grande nécessité, compte tenu des poursuites dont les auteurs et l’éditeur sont victimes). Les auteurs donnent ainsi l’impression de travailler à livre ouvert : la part accordée aux sources est si grande que les lecteurs peuvent aisément (et honnêtement) juger de la valeur des interprétations qui en sont tirées.

Le livre commence par un accablant dossier sur les méfaits des compagnies canadiennes, essentiellement dans des pays d’Afrique subsaharienne riches en ressources naturelles. L’un des passages raconte le sombre épisode des mineurs artisanaux qui auraient été enterrés vivants lors d’une expropriation en Tanzanie, ce qui a soulevé l’ire de la Barrick Gold. Ce passage n’est pourtant que l’un parmi d’autres qui décrivent de façon tristement lassante une exploitation systématique et à grande échelle des populations locales, victimes de brutalité, d’extorsion, de pillage. Cœurs sensibles s’abstenir. Ce sont pourtant des compagnies canadiennes, au visage honorable, qui sont responsables de tant de désolation.

Noir Canada reste tout aussi pertinent lorsque les auteurs cherchent les causes à ces maux. Alain Deneault nous emmène dans les coulisses de la Bourse de Toronto, à laquelle 60 % des compagnies minières dans le monde sont inscrites. Il explique de façon détaillée comment le Canada, après la baisse du cours de certains métaux subie dans les années 1990, s’est transformé en « paradis judiciaire » qui permet aux compagnies de jouir « d’une impunité à peu près complète sur le territoire africain ».

Une pareille exploitation de l’Afrique ne peut se faire sans formes de justification et sans se cacher derrière de bonnes intentions. Alain Deneault et ses collaborateurs savent aussi démonter les discours officiels. Ils expliquent, par exemple, comment la notion de « gouvernance » donne « un fini démocratique au processus financier »; comment l’ACDI, dont la mission est entre autres « d’apporter une aide humanitaire », répond aux désirs de grandes compagnies cherchant à faire des affaires aux dépens des Africains; comment le concept de « sécurité humaine », mis en place par Lloyd Axworthy, est en fait un appui ferme au libre marché.

Noir Canada est un livre marqué par la révolte et l’indignation. Malgré leur colère sourde, les auteurs n’oublient cependant jamais de s’en tenir à une méthode de travail rigoureuse. On ne peut que leur donner raison : devant la dérive du continent africain, devant la quasi-indifférence du monde face à des malheurs insupportables, l’heure n’est certes plus aux discours complaisants et à la tergiversation.