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Malartic: une situation insensée et inacceptable


ParAnne-Marie - Posted on 19 avril 2009

Rue Frontenac - Yves Chartrand
18/04/2009

QUÉBEC – Inutile d’aller en Afrique ou de lire Noir Canada pour observer la mainmise de compagnies minières sur une communauté. Il suffit de remonter la 117 jusqu’à Malartic, en Abitibi, et de voir le désarroi collectif qui y règne. Ce qui se passe là-bas, dans l’indifférence générale des milieux d’influence, est tout simplement insensé et inacceptable dans une société qui se prétend démocratique.

Cette situation met aussi en relief des enjeux multiples sur l’exploitation minière, occultés jusqu’à présent au Québec. Ils deviendront pourtant d’une importance capitale dans le contexte du Plan Nord du gouvernement de Jean Charest.

La petite communauté de Malartic de 3715 âmes est ce qu’on appelle une boom-town qui a poussé sur la fièvre aurifère. Avec le projet d’Osisko, la ville en sera à sa septième ruée vers l’or. Les six précédentes n’ont rien laissé de durable pour assurer la pérennité économique de cette communauté qui vivote et décline. Et celle qui se prépare ne sera guère mieux dans l’état actuel des choses. Car malheureusement, la mémoire collective est toujours très courte.

Les citoyens de Malartic sont assis sur un véritable champ d’or. Les 70 millions de dollars que la compagnie Osisko a consacrés en forage pour évaluer l’importance du gisement ont permis d’établir que 8,4 millions d’onces peuvent être extraits du sous-sol. Un tel gisement rapporterait à l’entreprise quelque 6,6 milliards de dollars si le prix de l’once d’or se maintient au cours actuel de 900 dollars dans les 10 ou 15 prochaines années. Il s’agit d’un des 20 sites les plus prometteurs de la planète.

Pour ramasser le métal précieux, Osisko a demandé l’autorisation au gouvernement du Québec d’ouvrir une mine à ciel ouvert géante comme il n’en existe pas encore au Québec. Les installations seraient en mesure d’extraire jusqu’à 150000 tonnes de roche par jour. Chaque tonne livrerait moins d’un gramme d’or, selon les estimations de l’entreprise.

C’est ce qu’on appelle un gisement à faible teneur. Au terme de son exploitation, la mine laisserait en bordure de la ville un trou abyssal de deux kilomètres de longueur sur 780 mètres de large et d’une profondeur de 380 mètres, assez creux pour contenir la tour Eiffel (voir photos).

Le gisement est plus que proche de Malartic. Une bonne partie se trouve dans le milieu bâti même, le quartier sud, où se trouvent quelque 205 maisons, en plus de deux écoles primaires, un centre d’accueil pour personnes âgées, la garderie conventionnée Câlins et Bambins et ironiquement, un musée minier. Sans attendre l’autorisation du gouvernement et avec la discutable coopération des autorités municipales, Osisko a acheté un lot dans le sud de la ville pour y déménager les résidences après avoir conclu des ententes de gré à gré avec les propriétaires. Avant même d’avoir obtenu son certificat d’autorisation! Déjà 80 maisons ont été déracinées et ce grand dérangement s’est accéléré dans les derniers mois.

Grand seigneur

Depuis deux ans, Osisko, propriété de Sean Roosen, avec un portefeuille garni d’un milliard de dollars, fait la pluie et le beau temps dans la municipalité et se comporte littéralement comme un grand seigneur envers ses colons.

Exagéré comme image, soupçonnez-vous? Lisez bien ces exemples: en décembre 2007, à l’occasion d’un sondage de la compagnie pour prendre le pouls de la population sur son projet, M. Roosen a fait distribuer une dinde à chaque famille de Malartic. Quelques mois plus tôt, avec l’assentiment de la commission scolaire de l’Or et des Bois – présidée par Gaétan Gilbert, aussi patron de la compagnie Avionnerie Val-D’Or – il avait payé les frais d’inscription de tous les enfants de niveau primaire et secondaire de la ville.

Osisko, pour mettre toutes les chances de son côté, a d’ailleurs débauché des personnes clés pour travailler pour elle. Hélène Thibault, longtemps commissaire d’école et directrice générale du Conseil local de développement de l’endroit, est devenue en 2007 la responsable des communications de l’entreprise. Jude Boucher, un conseiller municipal de Malartic, est depuis plus d’un an le directeur de la santé et sécurité d’Osisko. Fait à noter, le 2 février dernier, il votait en faveur d’une résolution de la ville donnant son appui au projet de mine géante.

Comme c’est souvent le cas dans ce genre de projet industriel, Osisko s’est dotée d’un pesant plan de relations publiques où la dissidence est réprimée. C’est ainsi que l’hebdomadaire malarticois Le P’tit journal s’est vu retirer la pub d’Osisko en mars. La raison donnée par la responsable des communications de l’entreprise à la coordonnatrice du journal Julie Charlevoix est sans équivoque: la couverture du journal sur le projet est trop critique.

Un vidéaste et photographe, Daniel Rompré, qui s’affaire à fixer sur pellicule le grand dérangement actuel, nous a confié qu’il ne peut pas se déplacer librement sur le lotissement d’Osisko où sont déménagés les résidences du quartier sud. Il doit être en tout temps accompagné d’un représentant de la compagnie et doit annoncer 24 heures d’avance ses intentions. Pour des raisons de sécurité, lui a-t-on fait valoir.

Des vétilles

En guise de redevances et de dédommagement pour tout ce brouhaha, la Ville de Malartic a accepté de créer le Fonds d’essor Malartic-Osisko (FEMO) dans lequel la compagnie a versé de ses actions d’une valeur de 1,5 million au cours actuel, en plus d’une montant forfaitaire de 150000 dollars qu’elle compte renouveler annuellement. L’accord a été bouclé en mars 2008 par l’ancien maire de Malartic, Fernand Carpentier, qui a démissionné prématurément de son poste quelques mois plus tard, en septembre 2008, et qui a déménagé dans la municipalité voisine, Rivière-Eva.

Ces redevances sont des vétilles à comparer avec ce que d’autres municipalités du Québec ont récolté pour des projets industriels de cette envergure. Pour son projet de port méthanier à Lévis, le consortium Rabaska versera à la Ville une redevance de 7 millions par an pour les cinq premières années, montant qui atteindra 11 millions de dollars au bout de 20 ans. Pour le projet de centrale hydroélectrique sur la rivière La Romaine, Hydro-Québec versera 100 millions de dollars à la MRC de la Minganie et 43 millions de dollars à des communautés innues en redevances d’ici 2070. La Société Makivik, représentant 12000 Inuits, a conclu en 1995 une entente avec la compagnie minière Falconbridge pour l’exploitation de la mine Raglan, dans la péninsule d’Ungava. Cette entente a rapporté neuf millions de dollars aux Inuits en 2005, 16 millions en 2006 et 32,7 millions en 2007. L’entente garantit à la population inuite du Nunavik une part des bénéfices.

On le comprendra, lâchée par ses dirigeants et ses élites, une très grande partie des citoyens de Malartic, surtout du quartier sud, vit dans une profonde angoisse. L’inquiétude s’est accentuée il y a quelques semaines lorsqu’ils ont appris que le ministère de l’Environnement ne considérait pas que le grand dérangement du quartier sud faisait partie du mandat confié à la commission d’enquête menée par le BAPE.

Ce sont des ententes de gré à gré avec les propriétaires et cela regarde strictement les autorités municipales, a fait savoir le bureau de la ministre Line Beauchamp. Cette semaine pourtant, le président de cette commission, Pierre Fortin, et le commissaire Jacques Locat, ont vu des citoyens venir pleurer devant eux, d’autres leur dire que le stress les avait rendus malades, comme Bernard Clément qui a failli mourir d’un infarctus du myocarde.

Des questions fondamentales

Devant le cauchemar vécu par ces citoyens complètement démunis, les questions fusent de toutes parts et commandent des réponses urgentes.

Comment un gouvernement peut-il prétendre que le déménagement de tout un quartier ne relève pas de l’étude d’impact qu’il commande au BAPE? Il s’agît là pourtant d’un des trois éléments de sa loi sur le développement durable. Comment une enquête du BAPE peut-elle être crédible si le promoteur du projet pose des gestes prématurés qui ont des conséquences définitives sur une communauté? Est-il normal que les redevances dont bénéficiera une population d’un projet aussi lourd pour sa qualité de vie dépendent uniquement du dynamisme ou de la mollesse de ses représentants?

Au nom de quelle pensée économique la Loi sur les mines peut-elle bafouer des principes aussi fondamentaux de justice naturelle? Et enfin, ces mines géantes sont-elles souhaitables au Québec, de surcroît dans un milieu habité ?

Ce n’est qu’une impression, mais on a le sentiment que le gouvernement de Jean Charest a tenté de repousser un débat crucial qui devra pourtant être fait. Depuis plus de deux ans, on attend sa fameuse Stratégie minière promise à plusieurs reprises. Aujourd’hui, ce n’est plus de rhétorique dont il est question mais bien de l’avenir de plusieurs communautés, à commencer par celui de Malartic.