Vous êtes ici >>La démocratie atrophiée - Entre les poursuites-bâillons et la « gouvernance »

La démocratie atrophiée - Entre les poursuites-bâillons et la « gouvernance »


ParAnne-Marie - Posted on 21 mai 2009

Médiane vol.3, No 2, Printemps 2009 - Alain Deneault
01/04/2009

La démocratie ne désigne pas tant un régime structuré qu’un processus historique. Celui-ci relève du partage des intelligences. Entendre qu’aucun acteur historique n’est fondé à se présenter ontologiquement comme appartenant à un groupe hiérarchiquement supérieur. Aucune aristocratie ni oligarchie ne trouvera dans la philosophie politique de motif convaincant pour asseoir son autorité en toute absoluité. Cette incapacité à se proclamer au-dessus se laisse observer depuis Platon, malgré les tentatives de ce dernier pour parachever un modèle qui le permette. Achoppe toujours l’argumentaire voulant conférer à un pouvoir politique son socle, sa pierre de touche.

Jacques Rancière relit en ces termes l’auteur des Lois : au-delà des titres filiaux et sociaux, des dieux jettent au hasard leur dévolu sur tel ou tel acteur pour le doter de puissances qui n’ont rien à voir avec les structures sociales et historiques de légitimité .

L’activité politique, au sens où la démocratie ainsi pensée la définit, est donc l’affaire du commun. Deux facultés caractérisent ce qui est donné en partage au commun des hommes : penser et vouloir. Ce sont les ultimes atouts dont disposent, en politique, ceux qui ont toujours le choix et qui entendent peser sur le cours historique des choses – i.e. : se prévaloir de leur souveraineté. Penser et vouloir, ils partagent communément ces deux facultés avec ceux qui trônent au sommet de toute hiérarchie sociale. Penser, vouloir ; la légitimité du règne politique repose en dernière instance sur des facultés communes à tous.

« Il y a de la politique quand la contingence égalitaire interrompt comme “liberté” du peuple l'ordre naturel des dominations, quand cette interruption produit un dispositif spécifique : une division de la société en parties qui ne soit pas de “vraies” parties. »

Pour les tenants du pouvoir, ces prétentions démocratiques de la part du commun sont matière à scandale, et susciteront la « haine ». Ceux-ci entreprennent dès lors un partage de ces deux facultés communes, penser et vouloir, pour ensuite les hiérarchiser, en s’attribuant le monopole de la parole pensante (le logos) et en confinant les gouvernés au seul fait d’une volonté irréfléchie. Les dirigeants deviennent des sages et multiplient mondanités et parades pour qu’on les reconnaisse tels tandis que des activités sans phrase sont réservées au commun. En raison de cette distinction forcée, une élite saillira qui se présentera comme dépositaire de la « rationalité » (économique, scientifique, technique, médicale, éthique…) pendant que d’ingrats « mouvements de grogne » secoueront un gros peuple animal incapable de « comprendre » ce que le pouvoir devra inlassablement lui « réexpliquer », sinon lui cacher.

Une « haine de la démocratie » dont traite Jacques Rancière est sous-jacente à ce programme : amener le commun des hommes à aliéner ce qui lui est précisément commun, les facultés de penser et de vouloir, et le persuader du bien-fondé de cette aliénation.

Tant que le commun alignera son désir sur les objets dont la société marchande lui sert la réclame et tant qu’il reconnaîtra comme guides les chroniqueurs de la grande presse privée ou officielle lui soufflant les thèmes et arguments de l’heure, il pourra croire qu’il vit en démocratie. Il lui faudra même y croire, pour survivre. Il s’agit d’un périmètre restreint qui se donne des allures d’infini.

Mais que le commun ne s’aventure pas à vouloir et à penser indépendamment du mode et du modèle convenus. Il verra sitôt poindre vers lui des structures inhibant ses désirs. Les journalistes critiques sont les premiers à y goûter. Quitte à tout perdre s’ils font preuve d’entêtement. Kristina Borjesson appelle « la broyeuse » ce « système impitoyable, fait d’autocensure et de collusions contre-nature entre les médias et le pouvoir, qui réduit au silence les opportuns » . Dans l’exercice de ses fonctions au réseau de télévision privé CBS, cette journaliste états-unienne a elle-même mesuré jusque dans son intimité quelles contraintes notre régime permet envers quiconque s’aventure à vouloir et à penser en vertu des facultés qui nous sont communes. Censure, harcèlement moral, licenciement, poursuites-bâillons, sabotage éditorial sont au nombre des tactiques qu’elle recense.

Pour les autres citoyens, le plus souvent reconnus sous les différentes figures de l’« activiste », du « militant » ou de l’« intellectuel », la judiciarisation de tout gardera un temps le commun de vouloir et de penser.

Les poursuites-bâillons sont à cet égard un recours tout à fait indiqué pour anesthésier les puissances démocratiques. « On fait ici référence aux pratiques judiciaires d’une entreprise ou d’une institution recourant aux tribunaux en vue de neutraliser ou de censurer des individus, des groupes sociaux ou des collectifs engagés dans la dénonciation publique de leur activité. Ces pratiques visent essentiellement à forcer ces individus ou ces regroupements à limiter leur activité publique, ou encore à censurer leurs déclarations en les impliquant dans des procédures juridiques coûteuses dont ils ne peuvent généralement pas assumer les frais. Il s’agit ainsi d’une forme d’intimidation judiciaire. » Elles ont l’avantage de priver le commun simultanément et en douce de ses deux facultés principales. Épuisantes psychologiquement, elles minent le commun dans sa volonté. Plusieurs éprouvent d’emblée les procédures judiciaires comme un dommage financier et moral. Déroutantes sémantiquement, les poursuites-bâillons privent aussi ceux qu’elles visent du langage parce que le droit procède de sèmes et d’agencements logiques auxquels le commun n’accède pas sans de précieux conseillers. On n’y pense plus comme à l’accoutumée.

Les poursuites-bâillons font donc mal parce que, d’un point de vue tant psychique qu’intellectuel, elles oblitèrent les conditions de possibilité de l’agir démocratique, soit les facultés de vouloir et de penser, jusque dans l’intimité.

Miner la volonté donc… Après des dizaines d’audiences dans le cadre de procès qu’il a remportés pour la plupart mais qui l’ont néanmoins singulièrement usé, le journaliste et écrivain Denis Robert a capitulé l’été 2008, en annonçant que plus jamais il n’évoquerait fût-ce le nom de Clearstream, la firme de compensation financière qui l’a poursuivi à répétition pour dénoncer ses articles à son égard . Plusieurs groupes environnementaux ou d’intérêt public doivent également épuiser leurs maigres ressources pour faire face à de tels procès, le plus souvent pour « diffamation » sitôt qu’ils critiquent les auteurs d’un projet industriel . De quoi donner l’impression que seul est autorisé le fait de dire du bien d’autrui, et de plonger le commun dans ce sentiment d’irréalité que Le Procès de Kafka décrit.

Miner la pensée… Soit la contraindre à se mouvoir selon des attendus qui lui paraissent inappropriés, voire absurdes : François-Xavier Verschave, par exemple, qui doit, en 2001, devant les tribunaux français, répondre d’avoir « offensé » des chefs d’État étrangers alors qu’il menait légitimement des enquêtes circonstanciées…

Cette façon d’intimer l’ordre de ne ni vouloir ni penser porte atteinte à l’ontologie des sujets culturels. C’est sans surprise un poète de renom qui aura le mieux cerné cet enjeu, Paul Chamberland, lorsqu’une société privée en est venue à mettre en demeure des intellectuels s’estimant victimes d’une poursuite-bâillon, et potentiellement tout citoyen, de ne plus utiliser l’expression « poursuite-bâillon » elle-même :

« L'acharnement vindicatif de la compagnie minière canadienne Barrick Gold à l'endroit des Éditions Écosociété et des auteurs de l'ouvrage Noir Canada ne plaide guère en faveur de la bonne foi qu'elle affiche quand elle invoque le respect de la justice pour défendre ses intérêts. Adresser une mise en demeure qui interdit à ses opposants l'usage de certains mots, en l'occurrence l'expression «poursuite-bâillon», est un geste qui porte beaucoup plus à conséquence que la poursuite elle-même. En tentant de judiciariser le simple fait d'appeler un chat un chat, elle s'arroge la prérogative exorbitante et carrément indue de «breveter» un bien commun inaliénable parce que ne faisant qu'un avec ce qui fait l'être de l'homme: le langage, la parole.

Dans cette affaire, il ne s'agit de rien de moins que d'une grave entorse faite au principe même de la démocratie: le libre accès de tous au débat public portant sur des enjeux tels que l'État de droit et la dignité de l'être humain. Une puissante entreprise, qui n'a de comptes à rendre qu'à ses actionnaires, vient de passer les bornes de l'admissible. Car la manoeuvre d'intimidation qu'elle exerce à l'encontre de certains n'épargne virtuellement aucun citoyen. »

Mais le plus souvent, les poursuites-bâillons offrent à ceux qui y recourent l’avantage de la discrétion, puisqu’elles s’inscrivent à l’intérieur même des structures de régimes dits démocratiques, soit le pouvoir judiciaire, tout en s’arrachant des espaces plus facilement accessibles de délibération publique, c’est-à-dire les journaux, livres, colloques, forums universitaires…

Quoique remportés sans péril devant d’infortunés sujets qui n’ont tout simplement pas les ressources financières, temporelles et professionnelles pour faire face à la lourdeur du processus judiciaire, on prêtera à ces triomphes les dehors légitimes de la justice. De surcroît, les victoires acquises sur ce mode sont exponentielles, car les victimes qui succombent s’offrent à leur corps défendant en exemple à la cité entière pour prévenir toute initiative semblable par ailleurs.

Les poursuites-bâillons sont d’autant plus troublantes qu’elles usent des structures judiciaires de nos États de droit sitôt qu’on est sur le point de démontrer publiquement que nos démocraties ne sont pas si démocratiques qu’elles le prétendent. Le système juridique ainsi perverti agit dès lors comme anticorps des structures démocratiques contre les discours qui risquent d’en indiquer les limites. Cela a pour conséquence d’enfouir dans un profond point aveugle toute pensée critique pourtant nécessaire à la vitalité de nos institutions. Dans un tel contexte, les institutions risquent de ne plus être « démocratiques » que par convention.

La « gouvernance » comme autre marge

Il n’est pas étonnant que le mot « démocratie » lui-même tende à disparaître dans un tel monde où la pensée est aussi radicalement soumise à la technicité du droit et de la gestion managériale.

À la « démocratie » succède désormais le barbarisme « gouvernance », pondu par les sémanticiens de la Banque mondiale , et dont l’usage est abondamment subventionné auprès d’universitaires et d’« experts ».

Forger un substantif à partir du participe présent du verbe « gouverner » ne consiste pas seulement à présenter la gestion sur un mode éthéré, il s’agit surtout de faire oublier ce qui préside aux décisions de gestion d’un gouvernement, c’est-à-dire une politique. Substituer la seule gestion des affaires du monde (comprise sous le vocable de gouvernance) à la politique revient donc à invalider à l’échelle d’une civilisation la possibilité même de polémiquer, de débattre, d’échanger sur les enjeux fondamentaux d’une époque. Gérer devient alors la seule activité publique que (la fin de) l’histoire prévoit, et réduire toute une eschatologie politique à cette activité en rien enlevante nécessite bien entendu qu’un néologisme de peu de sens la rehausse aujourd’hui. Gouvernance remplit cet office.

Une fois la politique confisquée au profit de la « gouvernance », la discussion publique n’a plus lieu qu’entre acteurs admis dans des forums de gestion touchant à des projets précis et des techniques. Les « experts » dominent. Le « consensus » est de rigueur entre acteurs inégaux qu’on intégrera bon an mal an comme « partenaires ». De puissants intervenants, des sociétés privées par exemple, ne se voient plus encadrés par l’État, mais se proposent désormais de respecter des codes de bonne conduite sur une base « volontaire ». Des mesures « incitatives » tiennent lieu de directives et de normes. Les représentants sont cooptés et souffrent tous de légitimité. La « gouvernance » qui se veut inclusive entre tous ses partenaires patentés est en même temps source d’exclusion de tous ceux qui ne voient pas d’avenir dans cette structure compromettante. Empowerment, sécurité humaine, partenariat, concertation, situations win-win… Les dépositaires de trousses de « savoirs » et de trouvailles « scientifiques » à la mode produisent sur mesure le discours qui plaira aux mécènes et bâilleurs de fonds. On ne sait plus dire dès lors si ce circuit obligé de concepts autoréférentiels affame ou nourrit la pensée. La tautologie d’aujourd’hui succède à l’idéologie d’hier.

Tout sauf la politique, tout sauf un aveu de démocratie, à savoir que la pensée est l’affaire du commun et que nul n’en est en propre le titulaire.

Face à tant de résistances opposées à l’esprit, la philosophie se donne à nouveau aujourd’hui comme travail non seulement de repérer les pièces iconographiques et narratives qui suscitent l’essor de la pensée critique, mais d’en comprendre de nouveaux fonctionnements. Le dernier Rancière s’emploie à réactiver les modes par lesquels la pensée critique ou la mise à nue d’une « société du spectacle » peuvent encore se dire. Mais il s’agit d’excéder ce cadre dual dans lequel on est tenu soit de pourfendre les images idéologiques du temps pour quérir « derrière » un sens vrai des choses, soit de déconstruire tout effet de réel pour n’en plus considérer que l’aspect symbolique et fictif. S’émanciper comme spectateur des formes du monde, c’est considérer que ces formes, images, symboles et discours offerts en partage ne répondent pas de codes stricts et spécifiques qu’il reviendrait à une seule poignée d’experts de comprendre et de savoir interpréter. On s’émancipe lorsque, spectateur d’une image, on en apprécie les puissances qui soulèvent le problème de la sorte d’humanité à laquelle le commun est destiné, et des liens de conséquences qui s’ensuivent . « Ce qu’il y a, c’est simplement des scènes de dissensus, susceptibles de survenir n’importe où, n’importe quand. Ce que dissensus veut dire, c’est une organisation du sensible où il n’y a ni réalité cachée sous les apparences, ni régime unique de présentation et d’interprétation du donné imposant à tous son évidence. C’est que toute situation est susceptible d’être fendue en son intérieur, reconfigurée sous un autre régime de perception et de signification. […] Le dissensus remet en jeu en même temps l’évidence de ce qui est perçu, pensable et faisable et le partage de ceux qui sont capables de percevoir, penser et modifier les coordonnées du monde commun. »

C’est à cette condition que reste possible l’exercice démocratique. Toute atteinte à cette possibilité est par conséquent antidémocratique. L’exercice démocratique a cours lorsque les problèmes fondamentaux ne sont plus gérés par quelques professionnels appointés mais apparaissent ouvertement disputables.

1- Jacques Rancière, La haine de la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005, p. 47.
2- Jacques Rancière, La mésentente, Paris, Galilée, 1995, pp. 38 et 39.
3- Kristina Borjesson, Black List, Quinze grands journalistes américains brisent la loi du silence, Paris, Les arènes, 2003 [2002].
4- Roderick A. Macdonald (prés.), Pierre Noreau et Daniel Jutras, Les poursuites stratégiques contre la mobilisation publique – les poursuites - bâillons (SLAPP), Rapport commandé par le ministre québécois de la Justice, Montréal, le 15 mars 2007, p. 1.
5- Le site La domination du monde fait état du dossier, . Entre autres travaux de Denis Robert sur la question, Révélation$, Paris, Les arènes, 2001, et La boîte noire, Paris, Les arènes, 2002.
6- Le dernier exemple en date étant la poursuite intentée au New Jersey par Corzine contre le Sierra Club, « Corzine SLAPPs Sierra Club Over Xanadu », communiqué de presse, Trenton, New Jersey, le 18 novembre 2008, .
7- François-Xavier Verschave, Noir silence, Paris, Les arènes, 2000 et F.-X. Verschave et Laurent Beccaria, Noir Procès, Paris, Les arènes, 2001.
8- Paul Chamberland, « Une confiscation du débat public », Montréal, Le Devoir, le 25 septembre 2008.
9- Jacques B. Gélinas, Dictionnaire de la globalisation, Montréal, Écosociété, 2008.
10- Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, Paris, La Fabrique, 2008, p. 112.
11- Op. cit., p. 55.