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Bon sujet, mauvais livre


ParElodie - Posted on 21 juin 2008

La Presse, Patrick Lagacé
21/06/2008

Je voulais aimer ce livre, Noir Canada. C'est le livre qui vaut à la maison d'édition Écosociété une poursuite en diffamation de 6 millions de dollars, gracieuseté de la minière Barrick Gold.

D'un côté, on a Écosociété, qui publie des bouquins comme L'imposture néolibérale et L'ABC de la simplicité volontaire. Chiffre d'affaires annuel: 200 000$.

De l'autre, on a Barrick Gold, de Toronto, géant de l'or, incontournable acteur du secteur minier mondial. Valeur en Bourse: 35 milliards.

D'un côté, un éditeur citoyen et altermondialiste. De l'autre, un géant qui incarne la mondialisation. À gauche, l'éditeur qui publie le militant Roméo Bouchard. À droite, une entreprise qui a eu comme conseiller spécial George H.W. Bush, 41e président des États-Unis

Noir Canada, d'Alain Deneault, recense les mauvais comportements de compagnies canadiennes en Afrique. Il dénonce vertement le gouvernement canadien, complice, selon Deneault, de ces saloperies.

Un excellent sujet. Méconnu, en plus. L'Afrique, trou noir de l'actualité, Far West où toutes les exactions sont possibles.

Je voulais donc aimer Noir Canada. J'aime les David.

Mais j'ai haï ça.

Deneault base Noir Canada sur des documents déjà publiés, ici et ailleurs. Des articles de journaux, des rapports d'ONG et de groupes de pression, par exemple. Mais ça tire dans toutes les directions. Parfois, l'auteur nous balance une citation sans nous dire d'où elle est tirée. On vérifie la note de fin de chapitre, qui nous renvoie à un livre ou à un site web. Si vous voulez en savoir plus, eh bien! vous lirez le document en question. Bonjour la clarté...

Du mauvais Michael Moore

Et c'est truffé de raccourcis. La chute du dictateur congolais Mobutu? Elle est résumée à la seule grogne d'une minière canadienne, AMFI, frustrée de s'être fait refuser les droits sur des gisements, qui s'est vengée en finançant les rebelles anti-Mobutu. Un conflit hypercompliqué, qui compte des variables tribales et transfrontalières, simplement réduit à une affaire de rétorsion d'entreprise!

Deneault écrit avec la passion du militant. Il analyse avec la mauvaise foi du croisé. Ça va, je peux vivre avec ça: Michael Moore est de la même mouvance, d'aussi mauvaise foi, mais il frappe avec efficacité.

Là où j'ai décroché, c'est à la page 179. Dans cette section du livre, Deneault explore l'implication de la pétrolière canadienne Talisman dans le sud du Soudan, dans les années 90.

Déplacements de populations, assassinats, exactions: la guerre civile soudanaise est un florilège de droits de l'homme bafoués. C'est dans ce contexte que Talisman fait des affaires, dans la région du Haut-Nil occidental.

Page 179, on peut lire que Talisman, pour pomper le pétrole, "requiert alors de l'armée soudanaise qu'elle "nettoie" la zone de ses habitants". Note de fin de chapitre: 114. Je me réfère à la note 114, vérification de routine, pour voir d'où vient l'affirmation.

Elle est tirée du Rapport Harker, du nom du diplomate canadien John Harker. En 1999, Lloyd Axworthy, ministre des Affaires étrangères, a voulu savoir si l'exploration pétrolière aggravait les souffrances humaines dans la guerre civile soudanaise. Il a envoyé une délégation dirigée par Harker.

J'ai lu les 100 pages du Rapport Harker, accessible sur l'internet.

Et jamais Harker n'écrit ce qui est allégué à la page 179 de Noir Canada. Jamais Harker n'affirme que Talisman a «requis» qu'une zone d'exploitation pétrolière soit «nettoyée» de ses habitants.

Rapport déjà incriminant

J'ai échangé des courriels avec l'auteur Deneault à ce sujet. Il m'a cité des extraits du Rapport Harker qui affirment que le gouvernement du Soudan a déplacé des populations civiles pour que les firmes pétrolières puissent tirer l'or noir du sol (1).

Ce qui est rigoureusement vrai. Sauf qu'affirmer que Harker écrit que le déplacement de populations s'est fait à la demande de Talisman est rigoureusement faux.

Le pire, dans tout ça? John Harker est limpide: Talisman a aggravé, par ses gestes et ses silences, la souffrance humaine au Soudan! Bref, pas besoin de citer tout croche le Rapport Harker pour planter Talisman.

On dira que c'est un détail. Sauf que c'est justement pour un détail, un petit raccourci, en fait, que Barrick Gold lâche ses pitbulls aux fesses d'Écosociété.

Dans Noir Canada, Deneault affirme que la police de Tanzanie a enterré vivants, sur le site d'un gisement d'or cédé à la compagnie canadienne Sutton, des dizaines de mineurs artisanaux qui ne voulaient pas décamper. C'était en 1996.

Or, Deneault lie Sutton au massacre. Ainsi que Barrick Gold. Le détail: Barrick n'a acquis Sutton qu'en 1999, trois ans plus tard. Noir Canada avance, avec des preuves tout au plus circonstancielles, que Barrick téléguidait Sutton à l'époque.

Le cas Palast

On dira que Barrick tire au bazooka sur une mouche en réclamant 6 millions à Écosociété. C'est vrai: 6 millions, c'est démesuré. Sauf que, en 2001, Barrick a poursuivi le grand conglomérat britannique Guardian Media Group pour les mêmes allégations, lancées par le journaliste Greg Palast. L'affaire s'est réglée à l'amiable, à l'avantage de Barrick.

Est-ce dire qu'on ne peut pas critiquer Barrick? Non. Un an plus tard, le même Palast a (jouissivement, selon moi) frappé à coups de bâton de baseball sur Barrick, dans le livre The Best Democracy Money Can Buy (2). Il n'a pas été poursuivi par le géant canadien.

Barrick semble avoir un problème, légitime, à se faire accuser de meurtres.

Alain Deneault, dans tout ça, a le coeur à la bonne place. Mais être petit, ce n'est pas un permis pour dire n'importe quoi, n'importe comment. À propos de Goliath ou de quiconque.

C'est Normand Tamarro, qui a un faible pour les David de ce monde, qui est l'avocat d'Écosociété. Je lui souhaite bonne chance. Il a un fort mauvais livre à défendre.

(1) L'échange de courriels et les documents pertinents se trouvent sur mon blogue

(2) gregpalast.com/poppy-strikes-gold

POUR LIRE LA RÉPONSE DES AUTEURS DE NOIR CANADA À PATRICK LAGACÉ:
http://slapp.ecosociete.org/fr/node/8464