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Les auteurs de Noir Canada et Claude Perron répondent à Patrick Lagacé


Montréal, le 1er juillet 2008 - Dans son article paru dans La Presse du samedi 21 juin, Patrick Lagacé laisse entendre que les auteurs de Noir Canada (Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sacher) se sont donné pour objectif de « planter » les multinationales canadiennes. Ce n'est pas nous rendre justice. Notre but est plutôt de mieux comprendre la nature des intérêts canadiens présents en Afrique et leur rôle éventuel dans le pillage des ressources du continent, ainsi que de rendre publiques nos analyses.

Patrick Lagacé n’a pas aimé Noir Canada. C’est son droit. Mais fallait-il pour autant discréditer avec autant de mauvaise foi notre travail, quitte à nuire notoirement à notre crédibilité dans ce double SLAPP qu’on nous intente?

Le requisit de Talisman (« ce qui est exigé par l’esprit pour obtenir un résultat ») (1)

Le journaliste s’arrête lourdement sur un passage du livre qui concerne la complicité de la compagnie pétrolière Talisman dans les crimes commis contre les populations soudanaises à la fin des années 90.

Dans un réflexe qui en dit long sur ses méthodes de travail, M. Lagacé voulait lire en peu de mots dans le « rapport Harker » cité par nous que la présence de la société canadienne Talisman au Soudan requérait qu’on éloignât alors, violemment au besoin, les populations civiles.

M. Lagacé voulait les mots. Les mots, il ne les a pas trouvés. Pour le lecteur du rapport Harker qui s’attarde à l’ensemble du texte, la conclusion saute néanmoins aux yeux.

Le rapport Harker avance que le gouvernement soudanais a cherché à éliminer ou à mettre « hors d’état de nuire la population civile du Haut-Nil occidental, de manière à [...] exploiter le pétrole sans résistance » (p.66) en partenariat avec des sociétés étrangères, telles que Talisman. Citant le rapporteur spécial des Nations Unies Leonardo Franco, le rapport nous apprend que, dans le but de protéger la production pétrolière, le gouvernement a mené « une politique de déplacement forcé des populations afin de libérer les zones productrices de pétrole » (p. 62). Dans la version originale anglaise du rapport Harker, le verbe utilisé par M. Franco pour décrire le déplacement forcé des populations est « to clear ». Plutôt que de réutiliser l’euphémisme « libérer », nous avons eu l’odieux de le traduire par « nettoyer », suivant le vocabulaire également employé par d’autres sources. Ceci explique que M. Lagacé n'ait pas pu trouver le mot qu’il cherchait.

Qui plus est, il apparaît clair que cette politique de « nettoyage » est une nécessité pour contrôler et sécuriser l'exploitation du pétrole (2). Le rapport Harker évoque de nombreux documents établissant que c'est le prix d'un « environnement plus sécuritaire pour l’exploitation pétrolière par le gouvernement du Soudan et ses partenaires, notamment la société Talisman Energy Inc. »; tandis qu'une étude postérieure affirme que Talisman a « bénéficié des violations de droits humains commis par le gouvernement, comme les déplacements systématiques de population », ou encore fait état d'allégations de collusion entre l’industrie pétrolière et l’appareil d’État, et mentionne que les « compagnies pétrolières en partenariat avec le gouvernement soudanais sont clairement impliquées dans cette politique de sécurité » (3). Pour conclure, la Coalition for International Justice nous informe que la « contribution du gouvernement soudanais au consortium pétrolier [dont Talisman fait partie] a pu être de nettoyer le passage, avec violence si nécessaire », pour maximiser la production de pétrole. (4)

Ainsi notre conclusion quant au requisit de Talisman n'est pas une citation à l'emporte-pièce, « tout croche », mais une déduction issue d'un raisonnement fondée sur de multiples sources qui se recoupent, et qui y conduisent tout droit. Si M. Lagacé nous avait demandé d’autres sources, au-delà de la seule référence que nous faisions au rapport Harker, qui nous paraissait suffisamment clair, nous les lui aurions fournies.

Recherche scientifique et pamphlet d’humeur

En sciences sociales, on appelle « déduction » ce que M. Lagacé nomme un « raccourci ». C’est ce qui caractérise la démarche qui est la nôtre, celle de chercheurs dont l'analyse s'éloigne du journalisme pur en s'efforçant de dépasser le traitement brut de l'information, qui confinerait à la description stricte.

Notre travail n'a pas consisté à enquêter ni à affirmer quoi que ce soit par nous-mêmes, mais plutôt à nous appuyer sur des documents crédibles et publics pour en tirer les conclusions qui s’imposent à l’intelligence et qui n’ont pas pour autant la prétention de relever de l’absolue vérité. Les règles de déontologie qui encadrent le métier de M. Lagacé auraient exigé de lui qu’il renseigne ses lecteurs sur ce point que nous explicitons clairement dans l’introduction de Noir Canada. Elles lui auraient également imposé qu’il avise ses lecteurs que le président du conseil d'administration de Power Corporation (propriétaire du quotidien la Presse), Paul Desmarais, a figuré sur le conseil consultatif international de Barrick Gold dans les années 90.

Dans son article, le journaliste qui semble convaincu de nous épingler pour de prétendues inexactitudes, se livre par ailleurs lui-même à une série d'à-peu-près flagrants qui nous font sérieusement douter de sa bonne foi.

En effet, c'est précisément en prenant acte des multiples causes du conflit larvé qui sévit dans l'Afrique des Grands Lacs et de l'impossibilité d'envisager l'ensemble de ses composantes dans le cadre de notre travail que nous avons circonscrit notre champ d’analyse autour de l’implication canadienne. Pour autant, nous n'en avons jamais écarté les aspects ethnique et géopolitique, ni réduit le conflit à la seule variable explicative de l’AMFI.

En outre, jamais, dans Noir Canada, nous n'affirmons que la police tanzanienne a enterré vivants des mineurs artisanaux. Nous relayons des sources faisant état de ces accusations, tout en mentionnant que Barrick Gold a toujours nié cette version des faits. Le lien de cette dernière avec la compagnie Sutton Ressources a été suggéré par le Président de la compagnie lui-même dans un discours (5) que Greg Palast a également cité dans son livre (6). Des textes qui illustrent que nous n’avons rien inventé relativement à Barrick Gold continuent d'ailleurs à paraître de par le monde (7).

Noir Canada : que le débat ait lieu

Certes, les poursuites aux montants faramineux dont le livre fait l'objet ne l'exempte en rien de critiques. Reste qu'en créant une polémique factice concernant le rôle d'une société qui a préféré disparaître tant sa culpabilité dans les atroces souffrances traversées par le peuple soudanais ne fait plus de doutes, M. Lagacé brouille les pistes et nous éloigne du « bon sujet » dont il (ne) parle (que) dans son titre : c'est-à-dire, le nombre inquiétant d'abus hautement condamnables dont se rendent suspectes les sociétés privées à l'étranger, avec l'appui tacite d'Ottawa, et au nom des citoyens canadiens. Son article est donc pour son lectorat et pour nous une forme de nuisance.

À l'image de ses confrères Colette Braeckman de Bruxelles ou Dominic Jonhnson de Berlin, nous invitons donc M. Lagacé à mettre à contribution la tribune dorée dont il bénéficie au quotidien La Presse, et à traiter de ce « bon sujet » en profondeur, sur un autre mode que celui du « continent oublié » ou du « bon élève » que nous servent habituellement les médias. Ceci, dans le souci d'informer le public avec la plus grande transparence sur le système concerté qui est à l'oeuvre dans l'exploitation de l'Afrique, et que les citoyens canadiens se trouvent à financer, le plus souvent à leur insu.

Par Delphine Abadie, Alain Deneault et William Sacher du Collectif Ressources d'Afrique

(1) Le petit Robert

(2) "need to control and secure the areas around the pipeline, roads and rigs", G. Gagnon and J. Ryle, (Report of an Investigation into Oil Development, Conflict and Displacement in Western Upper Nile Sudan, October 2001.

(3) "benefited from human rights violations committed by the government as systematic displacement", et "oil companies in partnership with the government of Sudan are clearly implicated in this security policy". Georgette Gagnon Audrey Macklin et Penelope Simons (Deconstructing Engagement Corporate Self-Regulation in Conflict Zones – Implications for Human Rights and Canadian Public Policy

(4) "contribution of the Sudanese government to the consortium may have been to clear the path, with violence if necessary, for what they hoped would finally be production of major quantities of oil." "Soil and Oil, dirty business in Sudan", COALITION FOR INTERNATIONAL JUSTICE

(5) "prior to our acquisition, we follow the progress at Buly (Bulyanhulu) for five years, remaining in close contact with the senior management team", Discours tenu par Randall Olliphant (President and chief executive officer ) à l'occasion de l'asssemblée annuelle des actionnaires, le 8 mai 2001.

(6) Greg Palast, The best Democracy money can buy, London, Penguin books, 2003, p 94.

(7) http://www.leat.or.tz/publications/golden.opportunity/a.golden.opportuni... et http://www.norwatch.no/index.php?artikkelid=1718&back=1

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MAUVAIS SUJETS, BON LIVRE par Claude Perron, coauteur de Lexique de Science politique et de La Gauche et la Droite publiés aux Éditions Chenelière

Châteauguay, le 15 juillet 2008 - Pour faire suite à la chronique de Patrick Lagacé intitulée Bon sujet, mauvais livre publiée dans La Presse et portant sur le livre Noir Canada ainsi que sur la «poursuite en diffamation» intentée par Barrick Gold contre la maison d'éditions Écosociété, je pense, contrairement à Lagacé, que Noir Canada est un bon livre et que sa chronique n'aborde pas les vrais «sujets» et ce sur deux plans.

Premier mauvais «sujet» de la chronique de Lagacé.

Le débat qui a suivi la chronique de Patrick Lagacé sur le livre Noir Canada, par le biais de son blog et de la réponse des auteurs publiée sous le titre de « De multiples sources » en est réduit au sens possible du mot « requis » utilisé en page 179 (les auteurs écrivent que selon la rapport Harker, Talisman « requiert alors de l'armée soudanaise qu'elle « nettoie » la zone des habitants »). Lagacé insiste sur le fait que dans ledit rapport nulle part on ne trouve ce mot. De cette façon, le chroniqueur de La Presse détourne le sujet (en fait on devrait dire l'objet du débat) qui n'est pas tant la justesse de chacun des mots utilisés ou de chacune des formulations empruntées par les auteurs, ni la perfection scientifique de l'ouvrage. Sur ces plans d'ailleurs, probablement que très peu de textes scientifiques, en sciences humaines comme en sciences de la nature, passeraient un tel test.1 À mon avis cela correspond parfaitement à ce que l'on qualifie d'argutie soit un argument inutilement pointilleux ou encore un raisonnement d'une subtilité excessive. Le caractère argutieux du débat lancé par Lagacé lui permet de prendre position dans un débat politique, position qui au bout du compte est favorable aux intérêts des Barrick Gold et autres Power corp., cette dernière étant la main qui nourrit Lagacé.

Là est l'essentiel et les auteurs devraient se méfier de ce type d'arguments qui ne visent qu'à faire dévier le débat et à manipuler une frange de l'opinion publique. Cela n'enlève strictement rien à la pertinence de leur ouvrage, à sa valeur, ni à la justesse des positions politiques et des intérêts que défendent les auteurs et la maison d'édition. Il s'agit là d'un ouvrage militant (ce qui est clairement formulé au troisième paragraphe de la page 8) à caractère scientifique (truffé de très nombreuses références à des sources fiables), qui ne prétend aucunement détenir une vérité unique et définitive (voir leur introduction pages 14 et 15) et dont l'objet, au bout du compte, est de convaincre les autorités publiques «d'instaurer une commission . pour faire le point sur les effets des investissements politiques, industriels et financiers en Afrique depuis une vingtaine d'années.» (p.14). Dans ce sens Lagacé passe à côté du sujet à des fins grossièrement politiques et en fonction de ses intérêts immédiats. Si ce n'est pas le cas, qu'il appuie publiquement l'objectif ultime des auteurs de Noir Canada et qu'il ait le courage d'affronter ses patrons.

2 : Deuxième mauvais « sujet » :

La poursuite intentée par Barrick Gold contre les auteurs de Noir Canada consiste, non pas en « une poursuite en diffamation » comme l'écrit Lagacé, et ne vise absolument pas à défendre une réputation. Barrick Gold devrait y investir tous ses milliards, et encore, cela ne suffirait pas. Il s'agit bel et bien de ce que l'on qualifie de poursuite bâillon ou encore de poursuite abusive, un SLAPP selon l'acronyme américain, qui a comme objectif de faire taire l'opposition de type citoyenne en menaçant de ruiner, dans ce cas-ci, les auteurs et l'éditeur et donc de s'attaquer à leur liberté d'expression et à la liberté de presse. Celle-ci devrait pourtant être chère à tout journaliste digne de ce nom. C'est là l'autre question de fond soulevée par ce conflit et sur laquelle, à ma connaissance, Lagacé évite aussi de se prononcer. S'il veut le faire il peut signer la pétition sur le site d'Écosocité et son nom figurera à côté de ceux de gens comme Frédérick Back, Julius Grey et Hubert Reeves, entre autres.

Conclusion : La chronique de Lagacé aborde les mauvais « sujets » et Noir Canada est un bon livre qui doit être défendu.

Claude Perron Châteauguay

Pour lire l'article de Patrick Lagacé: http://slapp.ecosociete.org/fr/node/8463