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Le livre tabou


ParAnne-Marie - Posted on 11 septembre 2008

Le Trente, Ulysse Bergeron
01/09/2008

Ulysse Bergeron est journaliste intérimaire au magazine Commerce.

Le livre Noir Canada, publié aux éditions Écosociété, avait tout pour faire parler de lui et de son sujet, les compagnies minières canadiennes à l’étranger. Jusqu’à ce que les couvertures prévues se décommandent à la suite d’une poursuite de 11 millions de dollars contre la petite maison d’édition montréalaise.

Ce printemps, la Déclaration universelle des droits de l’homme soufflait ses soixante bougies. Pour souligner l’anniversaire, Radio-Canada organise alors une semaine qui porte exclusivement sur la liberté de presse et la liberté d’expression. L’objectif : mettre en relief les luttes, les victoires et les combats qui ont menés à ce droit fondamental. Le ton est donné. Et il aura les couleurs de la revendication.

Pourtant, note Élodie Comtois, responsable des communications des éditions Écosociété, c’est à ce moment précis, lors de cette semaine thématique, «qu’une des entrevues avec notre auteur Alain Denault a été décommandée par Vous êtes ici », une émission de soirée de la radio de la Première chaîne. Alain Denault est l’un des co-auteurs de Noir Canada, un essai coup de poings qui dénonce les pratiques de sociétés minières canadiennes à l’étranger. Le brûlot vaut à ses auteurs et aux éditions Écosociété deux poursuites de compagnies minières – Barrick Gold et Banro – qui totalisent la rondelette somme de 11 millions de dollars.

« Une pré-entrevue avait été réalisée. Ça aurait été une excellente occasion de débattre de notre dossier qui est un exemple de liberté d’expression bafouée, un dossier parfait pour la thématique de la semaine », estime Élodie Comtois. Car à ce sujet, la position d’Écosociété est clair : les deux poursuites sont autant des poursuites-baillons (SLAPP) qui ont pour objectif de museler le droit à l’information (voir encadré).

Aux cours des semaines qui suivent la publication de l’ouvrage, deux autres émissions font de même, soit Christiane Charrette, sur la Première chaîne, et Tam Tam Canada de Radio-Canada International. Le sujet est-il trop délicat pour être abordé? Les émissions craignent-elles les poursuites? Une partie de la réponse vient de la responsable des communications de la maisons d’édition indépendante : « Les recherchistes nous ont dit que ces décisions avaient été prises après consultation des services juridiques. »

Contactées par le Trente, les recherchistes de Vous êtes ici et Tam Tam Canada corroborent les propos d’Élodie Comtois. Pour des raisons de confidentialité, il est toutefois impossible de divulguer les recommandations qui ont menées à ces décisions. Le directeur de la Première chaîne, Jean-François Rioux, explique toutefois que « les services juridiques ne prennent pas de décision qu’en au contenu qui est diffusé ». En aucun cas, ils ne s’immiscent dans le choix éditorial des émissions; ils jouent plutôt un rôle de conseillers. « La décision finale revient donc au réalisateur et à l’équipe de production d’une émission. Et ces cas ne font pas exception à la règle », assure-t-il.

Il rappelle néanmoins qu’un média restent en tout temps responsable des propos que tiennent ses invités sur ses ondes. « S’ils sont diffamatoires ou jugés comme tel, le média pourrait également être poursuivi ». Au sujet de Noir Canada, il ajoute : « Pourtant d’autres émissions s’y sont intéressés. » À titre d’exemple, Jacques Languirand en a longuement parlé dans l’émission Par quatre chemins et Vous êtes ici a abordé le phénomène des SLAPP.

De plus, indique-t-il, les poursuites ont été largement couvertes par les médias. « À ce sujet, on ne peut pas se plaindre », admet Élodie Comtois. Effectivement, de nombreuses publications canadiennes se sont intéressées au dossier : Le Devoir, le Globe and Mail, The Gazette, La Presse, la Presse canadienne… La confrontation entre le David de l’édition et le Goliath de l’industrie minière a même rayonnée à l’extérieur des frontières. Le quotidien français Le Monde et l'Agence France-Presse s’y sont intéressés.

En contre-partie, les recensions ont été plutôt rares. Jean-François Nadeau, directeur des pages culturelles du Devoir, dit avoir « suivi de très près la poursuite. Plusieurs articles ont été écrits à ce sujet ». Avant même la publication de l’ouvrage et les rumeurs de poursuites, le journaliste Guy Taillefer faisait état des analyses des auteurs de Noir Canada dans un article qui a fait la Une du quotidien.

Malgré tout, deux mois après la publication de l’essai, il n’y a que l’hebdomadaire Ici Montréal et le journal satirique Le Couac qui en ont fait la recension, selon Écosociété. Mais voilà que le 21 juin une critique pour le moins sévère du livre est publiée dans La Presse. Patrick Lagacé signe une chronique intitulée « Bon sujet, mauvais livre », où il estime que les interprétations des rapports et des études que proposent les auteurs sont biaisées. Son constat : « Je voulais aimer ce livre, Noir Canada. (…) Mais j’ai haï ça. (…) Alain Denault, dans tout ça, a le coeur à la bonne place. Mais être petit [NDLR : en parlant de la maison d’éditions et des auteurs], ce n’est pas un permis pour dire n’importe quoi, n’importe comment. »

Il n’en faut pas plus pour que l’auteur réagisse. Il rédige aussitôt une réplique qui ne sera jamais publiée dans les pages du quotidien de la rue Saint-Jacques. Cette lettre, dont le Trente a obtenu copie, défend essentiellement leur démarche et leur méthodologie. Et, on s’en doute, elle écorche au passage le chroniqueur. La guerre des mots s’est depuis calmée. Mais la lutte juridique, elle, continue. Et dans cette histoire, la maison d’éditions risque rien de moins que son existence. Dossier à suivre…

    Le "SLAPP", ou la poursuite-bâillon

      La poursuite-bâillon – ou poursuite stratégique contre la mobilisation publique – est une action en justice qui vise à faire taire ses détracteurs. Le SLAPP, accronyme de Strategic Lawsuit Against Public Participation, est souvent une poursuite civile pour libelle diffamatoire, intentée contre un individu isolé ou un organisme de petite taille. L’objectif : intimider ou épuiser financièrement la partie défenderesse. Le concept inclut également les menaces de poursuite, comme ce fut le cas avec Barrick Gold. Quelques jours avant la publication de Noir Canada, la compagnie canadienne faisait parvenir à la maison d’édition une mise en demeure. Le terme de cyberSLAPP a récemment fait son apparition. Il s’agit là de la même stratégie, mais cette fois effectuée contre une prise de position anonymes sur le Net.

      Dès l’automne, Québec pourrait bien rendre la vie difficile aux entreprises qui utilisent cette stratégie. En juin, le projet de loi 99 a été déposé à cet effet. On y parle de « prévenir l'utilisation abusive des tribunaux » et de « favoriser le respect de la liberté d'expression et la participation des citoyens aux débats publics ». Pour y parvenir, Québec devrait modifier des articles du Code de procédure civile, ce qui permettrait de rejeter un recours « mal fondé, frivole ou dilatoire » qui résulte de la « mauvaise foi, de l'utilisation de la procédure de manière excessive ou déraisonnable ». Les poursuites de Barrick Gold et de Banro sont-elles abusives? Ce sera alors à la cour d’en juger.