Vous êtes ici >>L'enfer est bleu
L'enfer est bleu
Dans quatre ans, le 9 octobre 2012, si le prochain gouvernement du Canada respecte la loi, il y aura des élections fédérales. Incroyable. Je viens d’entendre par la bouche de Christiane Charette que Calgary serait la ville la plus culturelle du Canada. Ouch. Ça fesse. Le mot «culture» ne veut décidément plus rien dire. Calgary, ville culturelle. Fait longtemps que je n’y suis pas passé, mais quand même!
La ville aurait investi massivement dans ses infrastructures culturelles ces dernières années, et c’est sur cette base qu’on lui attribuerait ce titre. Comme si - même si en soi ça n’a jamais nui - les infrastructures faisaient la culture. La culture, c’est d’abord des artistes et des œuvres, et une connaissance de ceux-ci.
Quatre ans. Pensez-y bien, quatre ans...
Saviez-vous qu’à Calgary, on est responsable, au sens de la loi, de la section de trottoir en face de chez soi? On paie moins d’impôts, mais les gens espèrent le soir ne pas avoir à nettoyer le vomi des fêtards, le lendemain matin.
Des fourmis. Des menteurs et des gens qui ne respectent pas leurs propres lois. Sourires forcés et airs inoffensifs, qui promettent de ne jamais toucher à la loi sur l’avortement, par exemple. Et les élections à date fixe? Menteur. Hors la loi.
Très hâte de voir les prochaines coupures en matière de culture. Parce qu’il y en aura d’autres, c’est sûr. Et peut-être que pour «respecter les valeurs du gouvernement», les bourses seront-elles maintenant accordées par des fonctionnaires. Et vous allez voter pour lui, en masse. Le vieux bleu foncé de votre cœur ne réfléchit plus. Il croit, exactement comme Harper et ses laquais le font, que les artistes sont des parasites subventionnés. Et les critères d’évaluation des œuvres sont de plus en plus réduits à leur simple valeur commerciale et marchande, et ce dans presque tous les domaines.
Noir Canada
Une élection et, depuis quelques semaines, je lis, lentement, en me référant à chacune des notes, Noir Canada, ce livre pour lequel la maison d’édition Éco-société est victime d’un SLAPP (poursuite-bâillon) de la part de la minière Barrick Gold. Je lis lentement, et avec un haut-le-cœur presque permanent, ce livre qui, même en s’efforçant de ne pas sombrer dans une paranoïa conspirationniste primaire, fait grincer des dents. Je viens d’entendre par la bouche de Christiane Charette que Calgary serait la ville la plus culturelle du Canada.
La multiplication des sources, la précision de celles-ci, peuvent presque donner l’impression d’un roman dont l’auteur s’en serait tenu, pour construire la pire des histoires d’horreur, à mettre bout à bout des faits divers répertoriés dans l’un ou l’autre des multiples journaux jaunes du monde. Entendez-moi bien. Noir Canada est un vrai livre noir, sauf que les noms des personnages n’ont pas été changés, que leurs actions alléguées (car il est bien clairement mentionné en page 14 «que toutes les lignes de cet ouvrage restent, au sens juridique, des allégations») ne constituent que le rassemblement et le recoupement de données. Le rôle du Canada en Afrique était connu, il suffisait de regrouper les informations.
Un livre d’horreur avec des meurtres à toutes les lignes, des viols, des agressions, des massacres, qui ne sont que l’accumulation de notes relatées dans la presse, tous les jours, qui nous échappent, qui ne nous font jamais réaliser à quel point le monde dans lequel nous vivons est loin de l’image que l’industrie du divertissement banal nous laisse entrevoir.
La société du spectacle. Faudrait tout relire Debord. Un petit extrait, juste comme ça, ne serait-ce que pour réfléchir un tout petit peu: «La conscience spectatrice, prisonnière d’un univers aplati, borné par l’écran du spectacle, derrière lequel sa propre vie a été déportée, ne connaît plus que les interlocuteurs fictifs qui l’entretiennent unilatéralement de leur marchandise et de la politique de leur marchandise. Le spectacle, dans toute son étendue, est son «signe du miroir». Ici se met en scène la fausse sortie d’un autisme généralisé.»
Nous sommes autistes et nous aimons ça. Plus rien ni personne ne peut nous faire réaliser que nous avançons tête baissée vers le mur de notre propre aliénation, contents et heureux de s’y diriger sans ralentir.
Nous avons fait de l’art un divertissement, nous avons construit une société où tout et son contraire peuvent être dits, écrits, votés et promis, puis dédits, désécrits, dévotés et dépromis. Le 14 octobre, nous allons voter bleu. Et sans vouloir sombrer dans la rhétorique de l’agression, ça risque d’être la couleur de l’enfer. Un enfer sans parole.
Nous n’en serons que plus seuls. Autistes.