Vous êtes ici >>Les intellectuels doivent briser le silence - Pierre Noreau lance un appel à la participation des chercheurs aux débats publics
Les intellectuels doivent briser le silence - Pierre Noreau lance un appel à la participation des chercheurs aux débats publics
Élu président de l’Association francophone pour le savoir (Acfas) en mai dernier, Pierre Noreau, professeur à la Faculté de droit, n’a pas perdu de temps pour mettre en pratique la nouvelle orientation qu’il entend faire prendre à ce regroupement scientifique. Alerté par certains faits qui lui font craindre un contrôle de la liberté d’expression, il faisait paraitre, dans Le Devoir du 21 aout, un article d’opinion dénonçant des pratiques jugées dignes des États totalitaires et invitant les chercheurs à combattre un obscurantisme qui risque de s’installer sournoisement.
Quatre faits principaux ont servi de déclencheurs à cette intervention: un rapport de Santé Canada sur les effets des changements climatiques sur la santé, le rapport de l’Office québécois de la langue française sur l’état du français au Québec, le congédiement de la présidente de la Commission canadienne de sûreté nucléaire et les poursuites-bâillons intentées contre les auteurs et l’éditeur du livre Noir Canada.
Museler le débat
Dans chacun de ces cas, des détenteurs du pouvoir ont cherché à empêcher, «au nom d’une rationalité troublante», que des débats soient tenus sur des enjeux sociaux majeurs.
«Ce sont des situations différentes mais qui ont toutes la même caractéristique de présenter un risque pour la liberté des chercheurs, confiait Pierre Noreau à Forum. Le risque ne vient pas toujours de l’État, il vient des détenteurs d’intérêts politiques, économiques ou industriels qui cherchent à limiter la liberté d’expression, qui intimident ou qui contrecarrent la diffusion des connaissances lorsque quelqu’un travaille ou enquête sur leurs activités. Cacher des résultats de recherche devient une forme de manipulation de l’opinion.»
Dans sa lettre, le professeur rapproche ces faits des «pratiques qu’on rencontre dans les États totalitaires», une expression utilisée par les chercheurs de Santé Canada, qui demandaient que leurs travaux soient publiés. Il y voit une idéologie d’obscurantisme qui mise sur l’ignorance dans laquelle il vaut mieux maintenir une population jugée incapable de décider par elle-même. Le remède à ce mal est la prise de parole de la part des intellectuels.
«La recherche a une fonction critique, déclare le juriste. Ce qu’on découvre doit faire partie des données alimentant le débat démocratique. Le chercheur doit se voir comme un citoyen faisant partie du débat.»
Malgré l’affiche de Big Brother qui domine son bureau, Pierre Noreau n’adhère pas à la théorie du complot et n’en est pas à penser que nous vivons dans une société du secret. Mais il veut faire savoir que «des bâillons à la liberté d’expression existent; il faut remettre en question cette forme d’autorité puisque nous vivons avec ses conséquences».
Poursuites-bâillons
Le juriste a été membre d’un comité d’experts chargé de conseiller le ministre de la Justice sur les poursuites-bâillons ou poursuites stratégiques contre la mobilisation publique, aussi connues sous l’acronyme SLAPP (pour Strategic Lawsuit Against Public Participation). Les poursuites-bâillons de 11 M$ intentées par deux compagnies minières contre les auteurs de Noir Canada (Éditions Écosociété, 2008), une enquête journalistique sur le pillage des ressources et la corruption dont certaines entreprises canadiennes seraient complices en Afrique en sont un triste exemple.
«Cela révèle le risque que courent les intellectuels et les penseurs dans notre société», affirme le fondateur de l’Observatoire du droit à la justice.
Son appel à briser le silence était à l’origine une démarche purement personnelle. «Les membres du conseil d’administration de l’Acfas ont fortement soutenu cette initiative et y ont adhéré. Par la suite, nous avons décidé d’inviter tous ceux qui le voulaient à s’associer à cette lettre», explique le président. Au moment de mettre sous presse, près de 2000 signatures avaient été apposées au bas de la lettre.
Par ce geste, Pierre Noreau veut montrer que l’Association francophone pour le savoir peut faire davantage qu’organiser des rencontres de chercheurs. «L’Acfas est un lieu fédérateur de la recherche, quelle que soit la discipline. Les chercheurs doivent se voir comme porteurs d’un même idéal et nous voulons les amener à être plus présents dans l’espace public.»
Dans cette veine, une rencontre sur le thème de la science et de la société est prévue les 12 et 13 novembre, où l’on présentera des résultats de sondages sur les attentes du public à l’égard de la science et de ce que les chercheurs veulent faire de leurs connaissances. On y discutera également de la culture scientifique, du financement de la recherche et de l’engagement des chercheurs.